Michel Petrucciani : un maître du jazz

Il arrive que la flamme de la passion brûle si fort qu’elle permette la transcendance. Face à une « ostéogenèse imparfaite » sévissant depuis la naissance, la musique a joué ce rôle pour Michel Petrucciani. Elle lui a tracé une trajectoire hors du commun. Focus sur un destin de taille (oups).

Réempruntons une expression classique de notre belle langue : « la pomme ne tombe jamais loin du pommier ». Michel Antoine Petrucciani vient au monde le 28 septembre 1962 à Orange en région PACA, au sein d’une famille férue de jazz.

Chez les Petrucciani, tout tourne autour de la musique. Tony, le père, spécialiste de la gratte, tient une boutique de disques et donne des cours dans des écoles du coin – il apprend notamment la guitare à Marianne James. Un des fils joue aussi de la guitare, l’autre de la contrebasse. Et Michel, qui berce dans cette atmosphère rythmée, développe un amour précoce pour le piano. Surdoué, il chante des classiques à 3 ans, maitrise parfaitement son instrument fétiche à 7. Dans sa 13ème année, il accompagne le trompettiste américain Clark Terry et le laisse stupéfait : « Il jouait comme un vieux Noir désabusé, perdu dans un piano-bar quelque part à Mexico », déclare ce dernier avec nostalgie.

Michel et son padre.

Une rude Maladie

Malheureusement, ce don naturel pour la musique n’est pas l’unique spécificité du petit Michel. Depuis toujours, il souffre d’une ostéogenèse imparfaite, qu’on appelle aussi la « maladie des os de verre ». Celle-ci rend son corps très fragile et risque de lui causer des fractures à chaque mouvement. Sa petite taille (99cm au terme de sa croissance) est également liée à la pathologie.

Pour faire face aux difficultés causées par la maladie, il s’adapte, suit ses cours à domicile et est précautionneux dans son quotidien. Mais le petit bonhomme en a gros sur la patate. Il est habité par une force positive, aime profondément la vie et compte bien profiter de chaque instant qu’on lui donne. Aux cotés de son père – avec qui il collabore par la suite – il apprend beaucoup, se voue pleinement à sa vocation. Ce dernier lui confectionne d’ailleurs un réhausseur de pédales pour son piano – à l’image de la marque Steinway and Sons qui en fera de même.

Michel et son engin.

Le majeur brandi face à la maladie, Michel entame véritablement sa carrière de jazzman après sa rencontre avec l’italien Aldo Romano. Auprès de ce batteur, il se lie d’amitié – il est carrément sur ses genoux en concert -, et réalise pas moins de 5 albums entre 1981 et 1985. En parfait hédoniste, il profite de son traintrain, fait la fête et se livre aux excès en tout genre. Fin adorateur de la gente féminine, il cumule les conquêtes, lui qui enchainera d’ailleurs 4 mariages. Seulement.

Une exportation américaine

En 1981, le pianiste prend une décision déterminante pour sa carrière : envieux de s’implanter sur la terre sacrée du jazz, il déménage en Californie. Là-bas, il fait une rencontre majeure, celle du saxophoniste Charles Lloyd, musicien très reconnu et actif dans les 60’s. Il le convainc de sortir de sa retraite, et ensemble, ils planifient une tournée mondiale. Ils sillonnent le globe, déversent leur tempo partout où ils passent, et aboutissent au Club Village Vanguard de New-York, point d’orgue de leur épopée.

Michel emménage ensuite dans la « Grosse Pomme » et paraphe un contrat avec le mythique label Blue Note, devenant ainsi le premier artiste « non-noir » à y accéder. Il y reste 7 ans, avant de signer avec le producteur Francis Dreyfus – pour l’anecdote, un descendant du tristement célèbre Albert. Il continue alors de voyager, enregistre plusieurs albums et fait quelques concerts dans les années 90.

Départ prématuré

Déjà de nature fragile, malgré les alertes de son entourage, Michel ne contrôle pas ses ardeurs et croque les plaisirs de l’existence à pleine dent. L’évènement tragique, sans doute inévitable, survient alors : fatigué d’un rythme de tournée trop soutenu, il meurt d’une pneumonie en l’an 1999 à Manhattan. À seulement 36 ans.

Son fils Alexandre, qui a hérité des mêmes problèmes de santé, n’est encore qu’un enfant à l’époque. Il se souvient de ce moment douloureux dans un entretien pour France Info en 2019 : « Environ une semaine plus tôt, on fêtait Noël à New York. C’était sûrement le meilleur Noël de ma vie. On faisait des batailles de boules de neige dans le parc en face de la maison, on était en famille… Quand je suis revenu en France, j’ai appris qu’il était tombé malade mais je ne m’attendais pas du tout à ça. C’est ma mère, en larmes, qui me l’a annoncé. J’étais en train de réviser une dictée pour l’école. Quand je l’avais vu, il allait bien mais il était essoufflé, fatigué, il avait pris pas mal de poids à l’époque. Mon père, qui était assez hypocondriaque, avait dit à ma mère au téléphone : ‘ j’ai pas mal toussé, je ne me sens pas bien, je pense que je vais mourir.’ Elle avait essayé de le rassurer : ‘Mais non, ça va aller, tu vas t’en sortir.’  »

Alexandre initié à l’art familial.

Inhumé à Paris, Michel Petrucciani repose au cimetière du Père-Lachaise, à quelques mètres seulement d’autres GrandesRef’ comme l’humoriste Pierre Desproges ou le virtuose Frédéric Chopin. Une place, inaugurée en 2003, porte son nom dans le 18ème arrondissement de Paris, et diverses salles de sa région également. Son histoire unique est adaptée à l’écran en 2011 dans un documentaire passionnant de Michael Radford qui regroupe une tonne d’images inédites du petit génie.

Au cours de son illustre mais trop courte carrière, il a collaboré avec la crème de la scène jazz, enregistré pas moins de 17 albums studio, assortis d’albums live et d’autres à titre posthume. Empoché deux fois le titre de musicien de l’année (1988 et 1990), deux victoires dans la catégorie « Album instrumental de l’année » et même une dernière aux côtés d’Eddy Louiss (1995) aux Victoires du Jazz. Que manque t-il à son palmarès de géant ?

Parti trop tôt, Michel Petrucciani a combattu avec hargne et sourire une atroce maladie depuis sa tendre enfance. Illustre pilier de sa discipline alliant une technique de mains étincelante à une créativité sans faille, il a marqué le jazz hexagonal de son empreinte, s’exportant même outre-atlantique. Son parcours tragique et sa personnalité atypique ne quitteront jamais la mémoire des amoureux du « swing ». R.I.P.