Frank Abagnale Jr : l’Empereur du Fake

Dans notre monde où la fausseté règne, il surnage. Manipulation, subterfuge, mensonge, tels sont ses pouvoirs. Il avait déjà vécu 6 vies différentes avant sa majorité. Voici l’histoire vraie du roi de l’imposture.

Ceux qui ne connaissent pas notre héros du jour sont déjà coupables d’un énorme blasphème cinématographique : le non-visionnage de Catch Me If You Can, biopic fantaisiste réalisé par Steven Spielberg (2002) et adapté du livre éponyme écrit par Abagnale lui-même (1981). Ce dernier apparait d’ailleurs à l’écran le temps d’un caméo dans le costume d’un agent du FBI.

Le Frank Abagnale fictif ( Di Caprio) sur le tournage du film avec le vrai Frank.

Si le film est un peu tiré par les cheveux, il est tout de même redoutablement interprété par un Léonardo Di Caprio dans la fleur de l’âge donnant la réplique à Tom Hanks, l’enquêteur à sa traque. À retenir : la scène culte du « portefeuille », dans laquelle le jeune Abagnale prétend être du FBI pour se sortir in-extrémis de son pétrin, rencontrant par la même l’occasion son futur meilleur ennemi, l’agent O’Riley.

Un manipulateur né

À l’image des nombreux métiers sur son curriculum vitae, les origines de Frank sont diverses : sa mère, née en France, en ferait presque un de nos héros national ; son père est italo-américain. Troisième des enfants Abagnale, arrivant au monde en 1948 et passant ses 15 premières années dans le quartier du Bronx à New York, Frank subit un bouleversement à l’âge de 16 ans : le divorce de ses parents. L’enfant, pour qui le père est un grand modèle, a énormément de mal à digérer la séparation.

La rupture parentale sera l’élément déclencheur de la première combine de Franky la même année. Alors que son père lui prête sa carte bancaire, il se met à magouiller avec un garagiste du coin. L’adulte achète des pièces de voitures qui en réalité n’existent pas, puis facture « pour de faux » les achats avant de retirer l’argent en liquide et le partager avec le jeune Frank, déjà très malin. Manque de pot, malgré l’interception des courriers dans la boîte aux lettres familiale, la supercherie éclate au grand jour quand un agent de recouvrement contacte directement le patriarche. Montant de cette première escroquerie : 3400 $. Pas mal pour un rookie.

Le caméléon de l’imposture

Bien qu’Abagnale Jr ne fusse poursuivi pour ce délit, sa carrière prenait son envol – c’est le cas de le dire. Délaissant sa famille (à part son père qu’il contacte régulièrement) et fuguant de son école catholique, il trafique ses papiers afin d’augmenter son âge de 10 ans. La manœuvre passe à peu près inaperçue au vu de la maturité physique et intellectuelle du jeune homme. Il enchaine ensuite des petits boulots qu’il juge inutiles, se met à falsifier des chèques – hyperréalistes – qui le conduisent, de bout en bout, jusqu’à la Pan America World Always.

Se rendant compte des avantages dont bénéficient les pilotes de ligne, notamment l’échange de chèques de salaire en cash (très pratique pour lui), il décide de se faire passer pour l’un d’entre eux et se procure un véritable uniforme. Il l’obtient après un simple appel, déclarant avoir « égaré le sien ». Il se confectionne ensuite une licence de pilote plus vraie que nature, à l’aide d’un sigle de la compagnie aérienne recueilli sur un avion miniature.

La « vraie fausse » carrière de pilote de Frank dure jusqu’à ses 18 ans. Ce temps durant, il parcourt plus d’1 millions de km, prend part à environ 250 vols à travers le monde, le tout en tant que co-pilote, parfois même aux commandes – il grugeait ses collègues grâce au pilotage automatique. Pendant ette période, il bénéficie de tous les autres avantages du métier, notamment le logement à l’hôtel et l’attrait particulier des jeunes femmes de l’époque pour les hommes de l’air. La grande vie quoi.

Une hotesse accompagnée du « capitaine » Abagnale.

La reconversion, ça existe même dans le crime

Craignant de se faire démasquer, Frank Abagnale Jr se conforte dans l’imposture et devient un véritable caméléon professionnel. Il enchaine carrière sur carrière, toutes plus huppées, plus courtes, mais surtout plus FAUSSES les unes que les autres.

Sous le pseudo « Franck Williams », il endosse pendant plus d’un an le costume d’un pédiatre dans un hôpital de l’État de Géorgie. Par la suite, il devient surveillant des internes, grâce à un médecin avec lequel il s’est lié d’amitié. Tout se déroule sans accroc, son travail ne requiert aucune réelle compétence médicale, il parvient à se débrouiller en confiant ses tâches aux internes. Une fois, il frôle la catastrophe : ne comprenant pas l’expression « blue baby », il est à deux-doigts de laisser un nourrisson mourir d’asphyxie. L’hôpital lui dégote finalement un remplaçant et Franky poursuit sa quête.

Après avoir érigé un faux diplôme de droit de l’Université d’Harvard, après seulement deux semaines de révisions pour deux échecs , Frank obtient le barreau de New-York, ce qui lui permet d’occuper un emploi au bureau du Procureur de Louisiane pendant 8 mois. Son travail se résume principalement à faire la navette pour son employeur. Frank, soucieux de sa sécurité, décide de tout stopper lorsqu’un de ses collègues s’intéresse à son cas, lui posant des questions sur Harvard. Tout ça n’est pas sans rappeler l’intrigue de Suits, autre Ref’ mettant en scène un avocat imposteur.

Notre héros atterrit ensuite dans l’Utah, où il enseigne un temps en tant que professeur de sociologie. Sa technique pédagogique consiste à lire le manuel scolaire avec un chapitre d’avance sur ses élèves. Oui, la socio, c’est aussi simple que ça.

Abagnale Jr et O’Riley : une histoire à la Tom et Jerry

S’exilant en France – sa terre maternelle – afin de fuir ses ennuis, Abagnale est reconnu par un employé d’Air France à Montpellier en 1969. Pour la première fois de sa jeune existence mais déjà longue carrière, il se fait attraper. D’emblée, une douzaine de pays qui l’accuse de fraude réclame son extradition. Il est finalement condamné à un an de réclusion – réduit à 6 mois – à la maison d’arrêt de Perpignan.

Sa peine achevée, le jeune homme est directement extradé vers Malmö (Suède) où il purge à nouveau 6 mois. Alors qu’on lui retire son passeport sur la demande d’un juge suédois, il est contraint de regagner les États-Unis, à son plus grand regret.

Advient alors une anecdote qui érige tout en haut la légende de notre personnage. Au cours de son extradition à bord d’un avion Vickers VC-10, il se serait évadé en démontant les toilettes du terminal et en atterrissant sur le tarmac au moment de l’atterrissage. Il profite ensuite de la nuit tombante, passe récupérer diverses affaires dans le Bronx – notamment de l’argent -, tente de se rendre à l’aéroport de Montréal et de s’envoler pour le Brésil, pays n’ayant pas d’accord d’extradition avec les États-Unis. Il est stoppé en chemin, et re-incarcéré pendant 6 mois au pénitencier d’Atlanta. 

S’en suivent d’autres évasions : durant ses cavales, il prend l’identité d’agents du FBI, notamment de l’agent O’Riley – en charge de son dossier – et parvient à esquiver certaines embuscades policières. C’est de manière « toute bête » qu’il se fait prendre à New-York, reconnu par des officiers dans une voiture banalisée. À ce moment de l’histoire, il a seulement 22 ans.

Incarcéré à la prison de Petersburg, il est condamné en avril 1971 à 12 ans de réclusion. Ainsi se conclue l’incroyable destin de… ah non, pas encore.

Une nouvelle vie

Depuis 5 ans – parsemés d’évasions – en prison, il obtient un accord en or de la part du FBI. Pire, à l’initiative de Sean O’Riley lui-même, l’agent qui l’a traqué sans relâche et essuyé tant de moqueries. En réalité, les deux hommes ont développé une sorte de complicité avec le temps. Les termes de l’accord sont clairs : Frank Abagnale retrouve sa liberté en échange de quoi il mettra son talent incommensurable de faussaire au service du FBI pour lutter contre la fraude.

Il accepte évidemment et démarre, en tant que consultant une énième carrière, enfin légale. Véritable expert, il finit même par ouvrir son propre cabinet de conseil (Abagnale & Associés), tout en continuant d’aider la police par ses analyses uniques, même une fois sa peine purgée. Aujourd’hui, il réside à Tulsa avec sa famille, jouit d’une fortune considérable, et déclare avoir totalement tiré un train sur son sulfureux passé.

Franck Abgnale lors d’une conférence.

Sa notoriété, sa « légende », sa rédemption, son autobiographie, le film de Spielberg… tout ça nous ferait presque omettre que Frank Abagnale fut un criminel recherché à l’échelle internationale, un faussaire all-time. Évidemment, tous les faits relatés ne peuvent entièrement se vérifier. L’intéressé lui-même reconnait l’exagération présente dans son livre et dans son adaptation. Mais pour lui, le gros de l’histoire s’est bien déroulé. Les personnes escroquées ont juste trop honte pour le reconnaitre.

On peut se dire que cette vie de faussaire n’existe que dans l’imagination de Frank Abagnale. On peut aussi y croire, se laisser duper. Perso, en tant qu’aspirant plumiste, j’ai écris un portrait de cet homme. Je n’hésite pas à l’honorer du titre « d’Empereur du Fake ». Si tout ça n’eut été qu’une duperie, ne serait-ce pas là le chef-d’oeuvre ultime de notre antihéros ?